Jacques des Gachons

Les Escholiers' oppførelse av Fruen fra havet i Paris anmeldt av Jacques des Gachons i det franske tidsskriftet L'Ermitage (Quatrième Année, No. 1, Janvier 1893, s. 37-42).

«LA DAME DE LA MER», D'IBSEN

Les Cercle des Escholiers vient de représenter la Dame de la mer d'Henrik Ibsen. Cette œuvre grandiose mérite un spécial article.

Je veux, avant d'aborder le drame lui-même, citer quelques passages d'une récente conversation du vieux maître Ibsen avec un adroit rédacteur du Figaro, M. Maurice Bigeon (Figaro, 4 janvier 1893). Comme celui-ci lui demandait s'il reconnaissait comme ses fils intellectuels les auteurs de la jeune école dramatique française:

– Oui, répondit-il avec vivacité, et c'est une des fiertés de ma vieillesse. Je suis plus fier que de bien d'autres succès d'avoir été choisi comme inspirateur par ces Français dont le rôle fut toujours de prêcher la bonne parole. Oui, ces jeunes gens sont mes enfants, ils poursuivent le même but, ils affranchissent l'individu et «assainissent la société». Ils commencent seulement, mais ils iront vite et plus loin que moi, ils verront ce que je n'aurai pas vu. Ils prendront la tête de ce mouvement de rénovation humaine que j'ai rêvé de faire aboutir, mais qui dépassait les forces d'un seul homme. Qu'ils prennent garde, cependant, à la précipitation; qu'ils se défient surtout de l'orgueil. Si puissants, si formidables qu'ils soient, les drames, ni les romans, ni tous les livres ne valent pas, pour le triomphe de la bonne cause, la seule action volontaire et réfléchie d'un homme, d'un homme de cœur affermi dans sa liberté. Ce ne sont pas des rêves, et des vers, et des phrases qui sont nécessaires à la grande cause humaine, ce sont des actes!»

Des néo-réalistes, passant aux symbolistes:

«Oh! ceux-là, plus encore que vos jeunes dramaturges réalistes ce sont mes préférés. Je les connais peu, malheureusement: ils son très jeunes et je suis très vieux, mais je les aime, car ils ont le «frisson de l'avenir, ils chanteront l'hymne à l'aurore», ils rempliront les jours qui vont se lever. Eux et moi nous vivons en communion d'idées.»

Et cette conclusion, dont les Escholiers pourront prendre leur part:

«Je suis bien heureux de voir, sur la fin de ma vie, mes œuvres si bien accueillies par les Français. Elles sont, grâce à leur hospitalité, rangées désormais dans le patrimoine humain. Les Français sont des hommes de grand cœur et de grand enthousiasme, ils ont la probité de l'intelligence. Et c'est dans votre ville, monsieur, dans ce Paris où vous serez bientôt, où j'irai peut-être, avant de mourir, que véritablement bat le cœur du monde!»

Tout l'article serait à reproduire, à applaudir, sauf le passage où il est parlé de «l'extraordinaire intelligence de nos critiques dramatiques.» Le passage est cependant amusant si on le rapproche du suivant extrait du même Figaro (compte rendu de la Dame de la mer, par M. Henry Fouquier, un de nos phares de première grandeur):

«C'est l'aventure d'une femme qui, mariée, se sent entraînée irrésistiblement vers un homme qu'elle a aimé avant son mariage et qui, laissée libre par son mari de retourner à lui, perd tout désir d'user de la liberté accordée. Réduit à ces termes, le drame est quasiment banal: il tient tout entier dans quelques vers de Molière. Mais il paraît qu'il est, en outre, symbolique, indiquant cette pensée que l'état social doit être accepté librement pour n'être pas une source de douleurs. Oserai-je dire que tout ceci reste trop obscur et que, décidément, il nous est bien difficile d'entrer dans «l'état d'âme» du Nord?»

Réduit à ces termes, le drame n'est pas «quasiment banal», il est imbécile, tout simplement.

Essayons donc, nous autre très petits, d'y voir plus clair.

L'action se passe dans une petite ville de la Norwège du Nord, près d'un fjord.

Acte premier. – A droite la maison du docteur Wangel et sa large véranda, à gauche le jardin dont on ne voit qu'une touffue charmille; au fond une haie que longe un chemin, par delà les arbres, le fjord et, très loin, le sommet des grands rochers. Dans tout cela du soleil, blanc et chaud.

Et dès les premiers mots de personnages secondaires, une fable naïvement contée est comme l'épigraphe de l'œuvre. Un peintre, Ballested, ébauche une toile qui doit s'intituler La fin de la Sirène: au fond d'un fjord à l'eau saumâtre, une sirène se meurt de ne plus savoir retrouver le chemin de la mer…

En esquisse également, les portraits des deux jeunes filles Bolette et Hilde, Bolette qui poursuit des rêves de parfait bonheur, Hilde, la méchante et si curieuse filette de notre temps exaspéré de sensations et d'utilitarisme. Puis voici Lyngstrand, le doux artiste malade de visions, timide et simple, amoureux de toutes les femmes. Le docteur Wangel entre et déjà il hésite. Ses filles ont fleuri sa maison, hissé le pavillon en signe de fête, c'est l'anniversaire de la naissance de la première Mme Wangel, mère de Hilde et de Bolette. Mais la nouvelle maîtresse de la maison va rentrer. Tout cet étalage de souvenirs chers va l'ennuyer, la faire souffrir davantage, elle qui déjà semble si mal heureuse… Tout à coup celle-ci apparaît. Ellida, un châle sur le épaules, les cheveux défaits et encore mouillés: «Ah! voici la sirène», s'écrie Wangel.

Ellida, ce nom seul, un nom de bateau, nous apprend que nous sommes en présence d'une femme particulière, d'un phénomène, d'une âme mystérieuse, et un frisson court à la voir se précipiter vers son mari, nerveusement, comme quelqu'en qui retrouve un humain après s'être cru perdu, des jours et des jours, dans de sombres forêts: «Dieu soit loué! je te retrouve.» C'est l'être fasciné qui tombe de son rêve et se cramponne aux arbres du réel, les griffant comme pour se bien persuader qu'il ne dort plus.

On entre plus profondément dans son caractère à voir l'émotion dont elle est saisie à la description que fait le sculpteur Lyngstrand d'un projet de groupe qu'il caresse comme un chef-d'œuvre déjà réalisé. «Ce sera une femme de marin, une jeune femme; elle dort, mais son sommeil est inquiet, elle rêve, et je montrerai son rêve… Il y a un autre personnage, une espèce de fantôme. C'est son mari qu'elle a trompé pendant son absence. Il était matelot, il a péri en mer… Pourtant, et voilà ce qui est fantastique, il est revenu chez lui pendant la nuit et maintenant il se tient là debout près du lit et il regarde sa femme; il est mouillé comme un homme noyé qui revient du fond de la mer.»

Et en même temps nous voyons nettement le sujet.

Second acte. – Après l'aveu du second acte, nous connaissons toute la vie de jeune fille d'Ellida. Cet aveu est une des plus poignantes scènes du drame moderne.

Seule, avec son mari, Ellida, par une belle nuit d'été très claire sur une colline buissonneuse, avec vue sur le îles et les promontoires, du fjord, se sent tout à coup dans l'impossibilité de ne point tout dire. Noter ce détail de mise en scène: «un chant très faible à quatre voix venant des collines de droite. «Ce chant parmi le silence, cette proximité de la mer «qu'on ne voit pas», cette solitude à deux et le clair de la nuit, tout la pousse à dire ses souffrances, ses remords, ses craintes, son amour effrayant pour l'Etranger.

Fille d'un gardien de phare, elle fut élevée aux milieu de la terrible musique des flots. La mer fut son jouet de fillette, elle devint le sujet de ses rêveries d'adolescente et quand vint l'âge d'aimer, elle aima la mer, dans l'ignorance même qu'on puisse aimer autre chose… Un jour vint au phare un homme, qu'elle ne nous décrit pas; son caractère, sa personnalité était d'aimer la mer. Ils n'eurent que quelques conversations, tout entières consacrées à l'océan et il lui semblait à la fin qu'ils appartenaient tous deux à l'océan. Aussi quand l'heure du départ sonna pour l'Etranger, Ellida consentit à se fiancer à cette Idée.

ELLIDA. – «Il tira de sa poche un anneau et ôta de son doigt une bague, qu'il portait toujours. Puis il retira également de mon doigt une petite bague que j'avais et enfila ces deux bagues, la sienne, la mienne, dans l'anneau en disant que nous devions maintenant nous marier tous deux avec la mer… Il prit alors l'anneau avec les deux bagues et les lança au loin dans la mer.»

C'est cette cérémonie, toute de symbole, que Nos Critiques (exceptions respectées) comparent à un mariage ordinaire, vulgairement consommé. Le commentaire est superflu. Ne prêtons pas de lunettes aux aveugles. Ils n'ont besoin que d'une clarinette.

Donc, l'Etranger, depuis le jour de ces terribles fiançailles devant Dieu, hante les veilles et les nuits de la jeune femme. Il revient: elle croit le voir.

«Je vois surtout très distinctement son épingle de cravate avec une grosse perle bleuâtre. Cette perle ressemble à un œil de poisson mort et a l'air de me regarder fixement.»

C'est le point lumineux des hypnotisées.

Et depuis le départ du médium, le sujet n'est plus libre. Malgré ses essais de vouloir, ses révoltes, ses crises de sincérité à l'égard de Wangel, son mari, elle est à l'Etranger, elle lui appartient, d'âme et de corps. L'enfant qu'elle a eu de Wangel, n'avait-il pas les yeux de l'Etranger?

Acte III. – Un coin isolé du jardin du docteur, un coin humide, ombragé de très vieux arbres, c'est le soir. Ellida près d'un étang, à droite, rêve avec tout haut des phrases entrecoupées. Elle attend Wangel que dans un moment d'angoisse elle a envoyé quérir. Derrière la haie du jardin apparaît tout à coup un étranger, avec une longue barbe rouge et coiffé d'un bonnet écossais. Regardant fixement la jeune femme, il dit, à mi-voix:

– Bonsoir, Ellida!

Le son de la voix la trompe.

ELLIDA. – Ah! mon cher, tu arrives enfin.

L'ETRANGER. – Oui, enfin je suis arrivé.

Alors, elle s'aperçoit de sa méprise, effrayée, et ne reconnaît pas celui qui lui parle. Puis, poussant un cri, elle devine: «Les yeux! les yeux!»

L'Etranger vient chercher Ellida. Le docteur Wangel va assister à l'entretien. Cette scène, tout à fait invraisemblable si l'on n'y veut voir qu'une scène réaliste, devient superbe si l'on songe aux idées remuées. Cette apparition de l'Etranger, c'est du merveilleux moderne. Elle explique le mystère de l'âme d'Ellida dont la torture vient seulement de sa servitude; si elle parvient à se libérer, l'âme est sauvée et le bonheur peut venir.

L'étranger donne un jour de réflexion à Ellida. Il lui rappelle sa promesse de jadis, leurs fiançailles. Demain, elle choisira entre lui et Wangel.

Acte IV. – Le salon de Wangel. Le docteur cherche le moyen de guérir sa femme. Il reconnaît ses torts. «Je suis un égoïste. J'aurais dû être un père pour elle, un guide; j'aurais dû faire mon possible pour développer et éclaircir ses idées, je n'ai pas eu assez d'énergie. Je voulais l'avoir telle qu'elle était, alors son état s'est aggravé…» Puis il discute avec Ellida les impressions produites sur la jeune femme par l'apparition. Il lui démontre scientifiquement pour ainsi dire que cette apparition est un bien, que maintenant l'Etranger a perdu son prestige d'Inconnu, d'homme supérieur; sa revendication est puérile; il n'est plus qu'un très banal passant et les rêves d'Ellida désormais seront calmes.

Ellida, à son tour, qui commence à voir clair en elle dépeint à Wangel toute sa vie sans liberté depuis son mariage bourgeois; elle demande à son mari de la laisser libre de ses actes. Wangel, craintif, amoureux, refuse.

Ve acte. – Le fond du jardin, près de l'étang; le crépuscule d'été tombe peu à peu et le ciel s'assombrit.

Lentement approche l'heure fixée par l'Etranger. Quand il revient toujours affirmatif, demandant qu'Ellida le suive volontairement, Wangel a enfin le mot qui sauve tout.

«Je le vois, Ellida, tu m'échappes. La désir de l'infini, de l'idéal irréalisable, finira par jeter ton âme dans les profondeurs sombres de la nuit.

ELLIDA. – Oui, oui, je sens au-dessus de moi planer de grandes ailes noires et silencieuses.

WANGEL. – Il ne faut pas que tu en arrives là, il n'y a qu'un salut pour toi. Aussi je résilie le marché. Maintenant, choisis ta route. Tu es libre complètement, libre et responsable.»

Alors Ellida se ressaisit; après une effusion de tendresse pour le noble Wangel, d'une voix forte elle renvoie l'Etranger.

Ainsi finit ce superbe drame, tout de vie et d'âme. C'est de la réalité grossie de rêve. C'est une merveilleuse féerie intellectuelle qui tient à nous par mille fils vivants. Science, morale, philosophie, vie pratique, tout y a sa place. Et le spectacle final est un spectacle de vie, très simple, très clair.

En dehors de ces trois personnages, d'autres, autour, engendrent de merveilleuses comédies en conversations renouvelées qui font dire aux sots que la Dame de la mer ne tient pas debout. C'est une pièce mal faite, parfaitement. Ibsen ne vient pas à la cheville de Scribe, c'est entendu. Pour nous, nous ne discuterons pas. La Dame de la mer est l'œuvre d'un bonhomme devant lequel les roquets seuls aboient. On ne critique pas de même façon un vaudeville à quiproquos et une œuvre humaine de cette envergure.

Telle est la pièce (traduction A. Chenevière et H. Johansen) qu'ont, courageusement, montée les Escholiers et jouée le 16 décembre 1892 sur la petite scène du Théâtre Moderne. Les Escholiers sont une société de jeunes gens intelligents. Haut Commerce, Finance, Monde, Politique, Journalisme s'y coudoient. Le produit des cotisations et des amendes est employé à couvrir les frais de représentations mensuelles d'œuvres dramatiques. Les représentations ne furent pas toutes d'un égal intérêt; il y en eut même d'insignifiantes. Quelques soirées furent véritablement littéraires et cela est admirable. Ceux qui, plus tard, écriront l'histoire du théâtre de 1885 à 1893, devront chercher leurs documents dans les théâtres de société: Théâtre Libre, Théâtre d'Art, Cercle des Escholiers, etc. Le bagage des grandes scènes, en particulier des subventionnées, est léger, très léger. Elles eurent l'Argent, mais faillirent à l'Honneur.

Le Cercle des Escholiers n'a pas de troupe proprement dite: des amateurs, des élèves du Conservatoire et quelques artistes venus de divers théâtres la composent, tour à tour. La Dame de la mer ne fut que passablement rendue au point de vue de la décoration et de la mise en scène. Quant aux artistes eux-mêmes, leur intelligence et leur courage nous font un devoir de les nommer. Lugné-Poé (Wangel) a une conscience littéraire et un goût qui promettent pour demain un très curieux artiste. Mlle Georgette Camée, une dévouée, ne pouvait à cause de sa jeunesse aller jusqu'au tréfond de l'énorme rôle d'Ellida. Sa merveilleuse voix, personnelle, imitatrice d'aucune autre, était bien celle qu'il fallait à cette femme bizarre; de même l'air «étrange», la souplesse féline de la créatrice du Théodat de Rémy de Gourmont. Elle est une des comédiennes sur lesquelles la jeune école fonde le plus d'espérances. Mlle Meuris a été parfaite dans l'ingénue Hilde.

Jacques DES GACHONS.

Publisert 6. apr. 2018 09:52 - Sist endret 6. apr. 2018 09:52