Anmeldelse av Jules Lemaître i Journal des Débats politiques et littéraires i Paris 19. august 1889

Théâtre choisi d’Ibsen : les Revenans ; Maison de poupée, traduction de M. Prozor, préface de M. Edouard Rod.

Parfois je me désole et j’ai honte de ne savoir, en tout et pour tout, que ma langue natale, un peu de latin, très peu de grèc ; et je mé demande avec confusion comment j’ai pu suivre jadis, pendant huit ans, le cours inférieur d’allemand, et, pendant un an, le cours moyen (pour changer) sans apprendre un mot de la langue de Gœthe et de Hegel. Je me dis que, connaissant une seule littérature, je ne connais rien ; que des façons fort intéressantes de compendre et d’exprimer la vie m’échappent absolument, et que le monde est beaucoup moins varié et moins divertissant pour moi que pour ceux qui entendent les langues étrangères et qui ont visité les autres pays. Je songe qu’il n’est pas permis d’être à ce point un homme du Centre, un vigneron tourangeau, ni de s’endormir dans une telle incuriosité, ni dans une si jalouse adhérence au sol héréditaire...

Par bonheur, il y a des traductions. Elles sont assez abondantes depuis quelques années pour donner, même à un pauvre monoglotte comme je suis, quelque idée des diverses littératures européennes.

Je sais bien que toute une part, et quelquefois la meilleure, du talent des écrivains disparaît nécessairement dans la traduction si habile ou si exacte qu’elle soit. Je cherche avec inquiétude ce qui peut rester de Racine et de La Fontaine, traduits en allemand ou en anglais. Il est probable que le déchet n’est pas moindre pour quelques-uns des auteurs étrangers qu’on translate dans notre langue. Mais ce que ces auteurs perdent d’un côté à être traduits, il me semble qu’ils le regagnent d’un autre, et je vais essayer de vous dire pourquoi.

Souvent, chez les écrivains de mon pays, même chez les meilleurs, je discerne et je sens quelque phraséologie, une rhétorique inventée ou apprise, des artifices systématiques de langage ; et il arrive que tout cela m’ennuie un peu à la longue. Or, il doit y avoir, à coup sûr, quelque chose de semblable chez les étrangers. Mais précisément cela n’est pas transposable dans une autre langue, cela ne nous est pas révélé par la traduction. Ou plutôt, leur rhétorique à eux, s’ils en ont une, nous paraît originale et savoureuse. Là où ils sont peut-être médiocres ou mauvais, ils ne me semblent que bizarres, et c’est peut-être à ces endroits-là que je me crois le plus tenu de les goûter, pour ne pas avoir l’air d’un homme totalemént dépourvu du sens de l’exotisme.

D’autrepart, quand ils sont excellens et quand ils m’émeuvent, ils m’émeuvent vraimént tout entier. Car alors je suis bien sûr que c’est uniquement par la force de leur pensée, la justesse de leurs peintures ou lasincérité de leur émotion qu’ils agissent sur moi. Il est évident que, dans ces momens-là, le fond chez eux ne se distingue plus de la forme ; je-sens même dans la traduction que tous les mots sont nécessaires, qu’on ne pouvait en employer d’autres. L’accent local a tout à coup disparu ; et, de rencontrer chez ces « barbares » des choses qui sont belles exactement de la même manière que les belles choses de chez nous, j’éprouve un plaisir que double la surprise et qu’attendrit la reconnaissance...

Et ainsi, soit dans les instans où leur rhétorique et leur banalité possible m’échappent, soit dans ceux où ils se passent de toute rhétorique, j’ai constamment l’impression de quelque chose de franc, de naïf, d’honnête, de spontané, de profondément intéressant même dans les gaucheries, les lenteurs ou les obscurités. Sous cette forme neutre, cette espèce de cote mal taillée qu’est une traduction, sous ces mots français recouvrant un génie qui ne l’est pas, de vieilles vérités ou des observations communes me font l’effet de nouveautés singulières. J’y veux trouver et j’y trouve une saveur, une couleur, un parfum. Je m’imagine que ces étrangers unissent aux raffinemens de sensibilité et de pensée des écrivains tard venus une candeur et une sincérité de primitifs. Et je m’excite sur eux, et je ne suis pas très loin de dire moi aussi (comme font couramment, aujourd’hui, les personnes d’opinions distinguées) : « Qu’est-ce que nos romanciers auprès de Tolstoï et d’Elliot ? Qu’est-ce que nos poètes auprès de Shelley où de Rossetti ? Et enfin, bien que nos auteurs dramatiques soient assurément de meilleurs ouvriers, ah ! qu’ils sont loin de l’humanité profonde et de la tranquille audace d’un Ibsen, d’un Ostrowsky ou d’un Pisemsky ! »

Puis, je ferme les livres ; je me calme ; je laisse s’ordonner en moi les souvenirs et s’instituer les comparaisons. Ces ouvrages qui m’ont frappé çà et là par leur incontestable beauté, et plus encore peut-être par l’étrangeté de l’accent, je m’aperçois que le fond n’en est probablement pas si nouveau qu’il m’avait semblé d’abord ; car on le retrouve dans des livres à nous, dans des livres que nous avons déjà presque oubliés, ingrats que nous sommes ! Et alors je ne cesse point d’estimer ni même d’admirer ces étrangers et je les remercie du petit frisson de plaisir et d’enthousiasme qu’ils m’ont donné ; mais ils ne m’en font plus tant accroire. Je vois qu’au bout du compte ce que j’ai le plus sincèrement aimé en eux, c’est ce par quoi ils nous ressemblent... J’ai assez voyagé, je referme ma porte sur moi, je redeviens Latin et Gaulois, et je reprends mes défiances et mes tendresses étroites de paysan autochthone, plaint par Bourget.

Telle est à peu près la suite de sentimens par où j’ai passé ces jours-ci en lisant quelques traductions de pièces norvégiennes, russés et anglaises, dont j’ai l’intention de vous entretenir pendant ce mois de vacances.

Je commence par Henrik Ibsen, dont M. Prozor a traduit les deux pièces les plus connues : les Revenans et la Maison de poupée. Je trouve, dans la remarquable préface dé M. Edouard Rod et dans les notices du traducteur, quelques détails sur Ibsen, Il a aujourd’hui soixante ans. Il eut une jeunesse difficile. Ses premiers écrits furent des vers aux Hongrois pour les encourager dans leur lutte (1848), une série de sonnêts au roi Oscar de Suède pour l’engager à soutenir les intérêts des frères danois, et un drame sur Catilina, où ce conspirateur est présenté comme un utopiste, un rêveur, un humanitaire. Puis vient une période de calme ; Ibsen écrit alors « des pièces assez ordinaires » et devient directeur du théâtre de Christiania. Mais le révolté reparaît dans la Comédie de l’amour, les Soutiens de la société, les Revenans, la Maison de poupée, Rosmersholm, et surtout dans Empereur et Galiléen, « un drame historique en deux parties... qui synthétise toutes les idées du dramaturge norvégien et prend les proportions d’un réquisitoire dressé contre les bases de la morale et de la société moderne ».

C’est au nom d’une sorte de christianisme intransigeant et radical que Ibsen s’insurge contre les conventions et les hypocrisies. Mais en même temps, nous dit-on, cet homme triste, ce songeur boréal, fait profession de regretter l’antique conception naturaliste de la vie humaine. Comme nous l’explique M. Edouard Rod, « Ibsen comprend la nécessité historique de l’avènement du christianisme sans l’admirer ni l’aimer, sans cesser d’aspirer à un troisième règne qu’il ne définit pas, mais qui serait la réconciliation entre la théorie de la jouissance, fond des croyances païennes, et celle de la renonciation, base des doctrines nouvelles. »

Le volume est orné d’un portrait d’Ibsen. Des traits rudes, des yeux perçans, une bouche serrée, une épaisse tignasse en désordre, un large collier de barbe blanche, l’air d’un vieux matelot scandinave. Il a longtemps vécu, à Rome, puis à Munich, dans une solitude complète. Cela, c’est le puritain. Mais, d’autre part, cet ours polaire a dirigé un théâtre, et c’est évidemment là un état dépourvu d’austérité. M. Prozor nous apprend, en outre, que ce révolutionnaire a un fils dans la diplomatie, qu’il aime lui-mème à orner sa sévère redingote d’une brochette de décorations quand il va dans le monde, qu’il n’est point insensible aux flatteries féminines et qu’il a, à Stockholm et à Christiania, son petit bataillon de ferventes. Cela, c’est le partisan de la « joie de vivre » ; ohé ! ohé !

Les Revenants, c’est tout justement une protestation énergique, presque furieuse, de la joie de vivre contre la tristesse religieuse, de la nature contre la loi, de l’« individualisme » contre l’oppression des préjugés sociaux. Je ne vous dirai point que la pensée y est toujours aussi claire que le sentiment. Mais en dépit de ses incroyables lenteurs et, quelquefois, de ses demi-ténebres, le drame vous prend, vous tient et ne vous lâche plus. Il est véridique et profond. Une révolution d’âme, du plus grand intérêt et du plus général, y est exposée avec force, avec hardiesse, et avec une sorte d’émotion et d’emportement farouche. C’est la crise morale de la vertueuse, méditative et fière Mme Hélène Alving.

Mme Alving est veuve d’un capitaine et chambellan du roi. La première année de son mariage a été dure : son mari était un abominable débauché. Un jour même elle s’est enfuie de la maison et s’est réfugiée chez le pasteur Manders, pour qui elle se sentait quelque tendresse de cœur. Mais le pasteur, qui est une âme droite, l’a rappelée au devoir et ramenée chez son mari. À partir de ce moment-là, il est de notoriété publique que le capitaine Alving a changé de vie. Il s’est signalé par des œuvres de charité, il est mort plein de mérites, et sa veuve a voulu consacrer sa mémoire en construisant un asile qui portera le nom du défunt.

Mme Alving a un fils, Oswald, qu’elle a envoyé tout jeune à Paris et qui est devenu un peintre de talent. Oswald vient de rentrer chez sa mère pour s’y reposer pendant quelques mois. Tandis que Manders et Mme Alving s’entretiennent de la pieuse fondation, Oswald les interrompt et scandalise le digne ministre par le cynisme tranquille de ses propos et, notamment, par une apologie des faux ménages parisiens. Quand le jeune homme est sorti :

— Que dites-vous de cela, Madame ? demande le pasteur.

Et Mme Alving répond :

— Je dis qu’Oswald a raison d’un bout à l’autre.

Et bientôt nous apprenons la vérité, que Mme Alving confesse avec’un sombre orgueil. La vérité, c’est d’abord qu’elle a joué pendant dix-huit ans une courageuse comédie, cachant à tous les yéux les débauthes et l’ivrognerie de son mari. La vérité, c’est que le capitaine « est mort dans la dissolution où il avait toujours vécu » («... J’ai supporté bien des choses dans cette maison. Pour l’y reténir les soirs et les nuits, j’ai dû me faire le camarade de ses orgies secrètes ; là-haut, dans sa chambre, j’ai dû m’attabler avec lui en tête à tête, trinquer et boire avec lui, écouter ses insanités ; j’ai dû lutter corps à corps avec lui pour le mettre au lit. ») Et la vérité, encore, c’est que, tout, en accomplissant ce long sacrifice, Mme Alving, à force de réfléchir, s’est parfaitement désénchantée de la vertu. Tandis qu’elle faisait des choses héroïques, elle a lentement secoué tout préjugé et toute croyance. Pourtant elle ne régrette point son rude labeur ; car c’est pour son fils qu’elle s’est sacrifiée. Elle l’a éloigné pour qu’il ne connût point l’ignominie paternelle ; et elle a tout fait ensuite pour que la mémoire du mort fût respectée de son fils.” Pourvu, maintenant, que ce fils n’ait pas hérité des vices du père !... Mme Alving vient de raconter au pasteur Manders qu’elle a, un jour, surpris son mari avec la servante de la maison. « Lâchez-moi, mais lâchez-moi donc, Monsieur le chambellan ! » criait cette fille. Or, tout à coup, on entend dans la salle à manger le bruit d’une chaise qui tombe, et ces mots : « Oswald, es-tu fou ? Lâche-moi donc ! » C’est Régine, la fille de l’ancienne servante, lutinée, à son tour, par le fils du capitaine.

Les voilà, « les Revenans ». Mme Alving, à l’acte suivant, l’explique au pasteur Manders : « Quand j’ai entendu là, à côté, Régine et Oswald, c’a été comme si le passé s’était dréssé dévant moi. Je suis près de croire, pasteur, que nous sommes tous des revenans. »

Mais les revenans, ce ne sont pas seulement les parens ou les aïeux qui revivent dans les enfans. Ce sont encore (et cette double interprétation du même mot ne contribue guère, il faut l’avouer, à la clarté de l’œuvre), ce sont, dans chacun de nous, des idées, des préjugés transmis et qui agissent sur nous à notre insu. « ... Ce n’est pas seulement, continue Mme Alving, le sang de nos père et mère qui coule en nous, c’est encore une espèce d’idée détruite, une sorte dé croyance morte, et tout ce qui en résulte. Cela ne vit pas, mais ce n’en est pas moins là, au fond de nous-même, et jamais nous ne parvenons à nous en délivrer. Il me semble, à moi, que le pays est peuplé de revenans, qu’il y en a autant que de grains de sable dans la mer. Et puis, tous, tant que nous sommes, nous avons une si misérable peur de la lumière ! »

Le reste du drame nous montre Mme Alving faisant tout pour calmer, pour endormir, en l’assouvissant, l’impur et douloureux « revenant » qui est dans Oswald et, pour cela, chassant d’elle-même, avec une fureur de révolte, d’autres « revenans », à savoir les enseignemens et les préjugés de son éducation chrétienne et puritaine. Elle le reconnaît maintenant : elle s’est trompée en faisant ce qu’elle croyait être son dévoir. Elle épouvante le pasteur Manders en lui reprochant de l’avoir repoussée jadis quand elle est venue se jeter dans ses bras. « Mais, dit lé saint Homme, ce fut la plus grande victoire de ma vie : un triomphe sur moi-même. — Dites un crime envers nous deux.

— Quoi ? quand je vous ai suppliée, quand je vous ai dit : « Femme, retournez chez celui » qui est votre époux devant la loi », alors que vous, tout égarée, vous étiez venue chez moi en criant: « Me voici, » prénez-moi ! » Vous appelez cela un crime ? — Oui, à mon avis. » Et en effet, sans ce stupide sacrifice elle n’aurait pas mis au monde un malheureux enfant incurablement malade de corps et d’âme, et il se trouve ainsi que la vertu de la mère est responsable, en quelque façon, des misères physiques et morales et de la névrose du fils.

Car Oswald le lui confesse dans une scène d’une bizarre beauté : il est perdu, bien perdu ; il ne peut plus travailler ; il a d’horribles troubles nerveux, un ramollissement de la moëlle épinière, on ne sait quoi encore. Un médécin de Paris, qu’il a consulté, lui a dit : « Il y a en vous, depuis votre naissance, quelque chose de vermoulu. » Il a ajouté, le vieux cynique : « Les péchés des pères retombent sur les enfans. »

Et c’est pourquoi Oswald demande sans cesse de l’eau-de-vie ou du champagne ; et c’est pourquoi, aussitôt qu’il a vu Régine, il s’est précipité sur elle : « Mère ! quand j’ai vu cette superbe fille devant moi, jolie, pleine de santé... j’ai eu la révélation qu’en elle était le salut. C’est la joie de vivre que je voyais devant moi... Oh ! mère, la joie de vivre, vous ne la connaissez guère dans le pays... La joie de vivre .. et puis la joie de travailler. Hé ! c’est au fond la même chose. Mais cette joie vous est également inconnue... On apprend ici à regarder le travail comme un fléau de Dieu, une punition de nos péchés, et la vie comme une chose misérable, dont nous ne pouvons jamais être délivrés assez tôt.

Mme ALVING : Une vallée de larmes, oui. Et vraiment nous nous appliquons consciencieusement à la rendre telle.

OSWALD : Mais là-bas (à Paris), on ne veut rien savoir de tout cela... Là-bas, on peut se sentir plein de joie et de félicité rien que parce qu’on vit. Mère, as-tu remarqué que tout ce que j’ai peint tourne autour de la joie de vivre ? La joie de-vivre, partout et toujours... »

Il veut que sa mère s’’asseye à son côté et boive avec lui : elle obéit. Il veut qu’elle appelle Régine, et que Régine boive avec eux : la mère y consent. « Maintenant, murmure-t-elle, je saisis tout... C’est la première fois que je vois la vérité. Mon fils, tu vas savoir tout exactement, et puis tu prendras une détermination. »

Qu’a-t-elle donc à lui dire ? La scène, interrompue ici par un incident sans intérêt, reprend à l’acte suivant. Tandis qu’Oswald parlait de la joie de vivre, la huguenote a soudain compris que c’était cette joie trop comprimée dans sa petite ville du Nord et dans son triste foyer, qui avait perdu le capitaine Alving et l’avait jeté dans tous les désordres. « J’avais reçu des enseignemens où il ne s’agissait que de devoirs et d’obligations, et longtemps j’ai véçu là-dessus. Toute l’existence se résumait ainsi en devoirs, — mes devoirs, ses devoirs, etc. — Je crains d’avoir rendu la maison insupportable à ton pauvre père, Oswald. » Dès lors elle peut pardonner au mort et tout dire à son fils qui, lui aussi, comprendra et pardonnera. Elle révèle en même temps à Régine qu’elle est la demi-sœur d’Oswald...

Qu’espère-t-elle donc ? Ici, comme en quelques autres endroits, on voudrait un peu plus de clarté. A-t-elle compté que cette révélation suffirait à calmer Oswald, à le faire vivre tranquille désormais, lui ce détraqué, auprès de ceyte belle créature ? Ou bien, au cas où notre névropathe voudrait passer outre, en aurait-elle par hasard pris son parti ? Certains passages permettraient de le croire. On ne sait pas jusqu’où peut aller une femme du Nord en rupture de puritanisme !

Heureusement, dès que Régine (qui représente la joie de vivré toute pure, toute naturelle, toute animale) sait qu’elle ne pourra pas épouser le jeune Monsieur elle ne tient nullement à être sa garde-malade. « Ainsi ma mère était une... », murmure-t-elle ; et elle sort allègrement, bien dé-cidée à en devenir une autre.

Le malade est de plus en plus sombre. « Oswald, lui dit sa mère, cela t’a fortement remué ? — Tout ce qui se rapporte à mon père, veux-tu dire ? — Oui, à ton malheureux. père. J’ai peur que l’impression n’ait été trop forte pour toi.— Qu’est-ce qui te le fait croire ? Naturellement j’en ai été extrêmement surpris, mais au fond céla mest égal. — Egal ? que ton père ait été si profondément malheureux ? — Je puis éprouver de la compassion pour lui comme pour tout autre, mais... — Rien de plus ? Pour ton pauvre père ! — Mon père... mon père. Je n’ai jamais rien connu de mon père. Je n’ai pas souvenir de lui, si ce n’est qu’une fois il m’a fait vomir en me faisant fumer. — C’est affreux quand on y pense ! Un enfant ne doit-il pas de l’amour à son père malgré tout ? — Quand ce père n’a aucun titre à la reconnaissance ? Quand l’enfant ne l’a jamais connu ? Et toi, si éclairée sur tout autre point, tu croirais vraiment ce vieux préjugé ? — Il n’y aurait là qu’un préjugé ? — Eh ! oui, c’est une de ces idées courantes que le monde admet sans contrôle et... — Mme ALVING, saisie : Des re-venans ! »

On ne peut donc pas s’en débarrasser ? Elle a cru qu’il « convénait » que le fils ne maudit point le père, et c’est à cause de cela qu’elle a parlé. Et ce dérnier et involentaire retour aux habitudes d’âme, aux convention morales qui ont déjà fait le malheur de toute sa vie, a pour résultat de hâter la crise où doit succomber son enfant ! Cette crise, le malade la sent venir, et il sait que, si elle ne le tue pas, elle le laissera dans un état de complète imbécillité.

« Ah ! l’angoisse !... J’ai eu un accès là-bas. Il a vite passé ; mais j’ai été suivi, affolé, poursuivi par l’angoisse, et je suis accouru ici près de toi, aussi vite que j’ai pu... Ah ! s’il ne s’agissait ici que d’une maladie mortelle ordinaire ! Mais il y a là quelque chose de si horrible ! Retourner pour ainsi dire à l’état de petit enfant : avoir besoin d’être nourri, avoir besoin... Ah ! il n’y a pas de paroles pour exprimer ce que je souffre !... Et tu m’as enlevé Régine. Que n’est-elle ici ! C’est elle qui serait accourue à mon secours. » Il explique à sa mère que, si l’accès revient, il a dans sa poche uné petite boîte de poudre de morphine, et qu’il faudra la lui donner. La mère se récrie... « Ah ! dit Oswald, Régine n’aurait pas hésité longtemps ; Régine avait le cœur si adorablement léger ! » La crise éclate ; la scène est atroce. A ce moment le soleil apparaît, resplendissant (tout le drame s’est passé jusque là sous une pluie ruisselante et continue). Le malade, immobile, les yeux éteints, pareil à un cadavre, dit d’une voix sourde et sans timbre : « Mère, donne-moi, le soleil... le soleil... le soleil... » Il ne bouge plus et ne sait dire que cela.. La mère, désespérée, cherche dans la poche d’Oswald la boîte de morphine... Va-t-elle s’en servir ? La toile tombe.

J’aurais voulu ajouter quelques réflexions et, après tant de tâtonnemens que je ne vous ai point dissimulés, dégager, s’il se pouvait, le vrai sens de l’œuvre. Je remets cela à lundi prochain, ainsi que l’analyse de la Maison de poupée.

JULES LEMAITRE.

Publisert 18. sep. 2026 11:54 - Sist endret 18. sep. 2026 11:57