La démarche ne consiste pas seulement à suivre la trame des contacts culturels que les sciences sociales ont largement abordée depuis une trentaine d’années maintenant et qui se focalise souvent sur l’émergence des processus d’acculturation et des phénomènes identitaires, et que les juristes connaissent bien.
Elle ne consiste pas non plus à se limiter à une approche seulement comparatiste. Il sera en revanche pertinent d’envisager la question d’une transculturalité franco-norvégienne dont les origines remontent peut-être loin dans le temps, et qui justifie tout un faisceau d’influences mutuelles que révèle l’analyse des siècles passés.
L’accord franco-norvégien conclu à Rouen en 1918 reste l’une des plus anciennes initiatives bilatérales d’internationalisation dans le domaine de l’éducation, participant par ailleurs à la consolidation de la paix en Europe.
Un siècle plus tard, en septembre 2018, l’accord-cadre signé entre le Royaume de Norvège et la République française renouvelle ces liens étroits entre les deux États, « désireux de contribuer à une meilleure compréhension entre les peuples d’une Europe multiculturelle et de sauvegarder et de continuer à développer l’héritage national et régional qui enrichit la culture européenne par sa diversité ». C’est là l’aboutissement d’une histoire millénaire des relations franco-norvégiennes.
Les échanges entre la France et la Norvège remontent au moins au début du Xe siècle lorsque, selon une vulgate historique, le chef norvégien Rolf le Marcheur se fit céder une partie de l’ancien royaume de Neustrie par le roi des Francs Charles le Simple, donnant naissance à la Normandie. Si ce point reste sujet à bien des débats, il n’en demeure pas moins que les interactions franco- norvégiennes commencent à se tisser autour de l’an Mil, comme en témoigne la venue du roi Olaf II Haraldsson (saint Olaf) à Rouen au début du XIe siècle.
S’entame alors une longue tradition d’échanges politiques, culturels mais aussi juridiques, tradition fondée sur un ensemble d’interactions qu’attestent les hypothèses d’une reproduction dans la Norvège du XIe siècle du mythe du législateur fondateur, celles d’une influence du droit (maritime notamment) norvégien en Normandie, mais aussi celle, plus certaine, de l’influence de l’école de saint Victor de Paris sur la théologie et le droit norvégiens, ou encore la transposition à la cours d’Hakon IV Hakonarson (1217-1263) des romans de chevalerie composés dans la France du XIIesiècle. C’est notamment au cours du règne d’Hakon que sont attestés des échanges épistolaires entres les cours de Bergen et de Paris, révélant la politique internationale menée par le roi norvégien au XIIIe siècle et, pour reprendre les mots de Jacques Le Goff, contribuant à faire entrer la Norvège dans le concert des nations européennes.
Ces relations, parfois ténues, parfois distendues, n’en posent pas moins questions. Si la diffusion du christianisme en Norvège a engendré des échanges culturels entre les centres norvégiens et les lieux de savoirs en France, en Angleterre ou en Italie, quels effets ces échanges ont-ils produit ? Si l’épiscopat d’Eystein de Nidaros révèle une influence significative du Décret de Gratien, n’exista-t- il pas une influence plus directe du Corpus juris civilis de la France vers la Norvège ? Et dans quelle mesure les codes de lois norvégiens composés au XIIIe siècle attestent cette influence ?
A l’inverse, en quoi la constitutionnalisation de certaines lois norvégiennes (touchant notamment à la succession royale) ont-elles pu préfigurer l’émergence, en France, des lois fondamentales (et notamment de la fameuse Loi salique) ? Tenter de répondre à de telles questions nécessite une approche à la fois duale et pluridisciplinaire : duale parce qu’une dichotomie macro/micro devra être mise en œuvre afin de contextualiser puis affiner les interactions juridiques ; pluridisciplinaire car l’histoire et la théorie du droit devront recevoir le renfort de la philologie, de l’anthropologie ou de l’archéologie.
Si l’Union de Kalmar (1397-1523) a quelque peu distendu les relations franco-norvégiennes, au XVIe siècle, la cosmographie d’abord, la littérature juridique ensuite s’emparent des mythes du Nord et redécouvrent le formidable patrimoine culturel de la Scandinavie ancienne.
Des juristes tels que Jean Bodin voient alors dans le Nord et sa littérature le fondement d’une mythologie ancestrale dont se nourriront les doctes français aux XVIIe et XVIIIe siècles, Pierre Bayle, Paul Pezron, Pierre-Daniel Huet, Antoine Banier parmi d’autres. La République des lettres renoue ainsi des liens culturels et réactive un réseau de relations littéraires mais aussi juridiques et proto- anthropologiques avec la Norvège, alors sous domination danoise. A l’instar de Mary Wollstonecraft (1759-1797), les lettrés français considèrent peu à peu les Norvégiens comme formant la société « la plus libre jamais observée ».
Les relations franco-norvégiennes sont donc placées, au cours du XVIIIe siècle, sous le sceau des Lumières, comme l’attestent la correspondance entre Voltaire et Christian VII et la venue de ce dernier à Paris en 1769, et ainsi que l’illustre le discours de réception à l’Académie que d’Alembert dédie au roi de Norvège. L’influence de la philosophie française, et notamment de Montesquieu, est alors prégnante dans le royaume du Nord et l’Esprit des lois se diffuse dans la presse norvégienne. Aussi, dès 1789 la jeunesse s’enthousiasme- t-elle pour les « affaires de France », comme en témoigne Jacob Aall (1773-1844).
Il est donc pertinent d’envisager en premier lieu comment, à l’aune des relations culturelles qui se retissent à partir du XVIe siècle, les lettres françaises ont appréhendé la Nord en général, et la Norvège en particulier, comme un territoire méconnu et mystérieux.
Pour un juriste comme Jean Bodin, le Nord demeure la patrie des sorciers et les premiers récits de voyage en langue française (ceux de La Peyrère ou de La Martinière au XVIIe siècle) tendront à confirmer cette approche.
Cette (re)découverte de la Norvège participe de la formation d’une alter-antiquité dont le centre de gravité n’est plus le monde gréco-latin, mais le monde germano-scandinave. Nous sommes alors aux premiers frémissements de l’indo-européanisme.
De là découle une mythologie nouvelle de laquelle émerge autant une nouvelle lecture des flux migratoires qu’une nouvelle image du législateur mythique (Odin, primo législateur du Nord chez Paul-Henri Mallet notamment).
Là encore, plusieurs interrogations persistent : en quoi cette mythologie imprègne peu à peu les lettres françaises (Pierre Bayle par exemple), leur ouvrant le champ de la culture scandinave ? Quelles relations littéraires et/ou académiques se tissent alors ? Quelle part prennent les juristes à cette mythologie ? L’image du Nord est-elle alors vraiment univoque ?
La Révolution française, on le sait, et les premières constitutions de 1791, 1793 et 1795 exercent une influence notable sur Bernt Anker ou Ole Christopher Wessel et, par conséquent, sur le sort du royaume norvégien. Elles participent à « la liberté reçue en cadeau » (Sverre Steen) dont la Norvège se dote le 17 mai 1814 par la promulgation de sa constitution.
Peu après le traité de Kiel (14 janvier 1814), un “Journal de la Constitution”, lancé à Christiania, diffuse ainsi des morceaux choisis de Mably, une traduction de la constitution du 3 septembre 1791, mais aussi la déclaration des droits montagnarde du printemps 1793.
Mais puisque le Nord commence à devenir l’épicentre d’une nouvelle acception de l’esprit de liberté, dans le sillage de Montesquieu, et puisque cette approche n’a pas été sans effets sur les idéologies contestant le principe de l’absolutisme en France (chez Louis-Adrien Le Paige ou Gabriel Bonnot de Mably), c’est surtout avec l’émergence du préromantisme puis du romantisme que l’influence de la culture scandinave se fait prégnante auprès des élites européennes. De là va surtout découler une autre vision du politique dont le Nord peut apparaitre comme un lointain modèle.
A la veille de l’édiction de la constitution norvégienne, les interactions sont déjà nettement visibles chez des auteurs comme Germaine de Staël ou Benjamin Constant. Alors même que la Norvège s’est vue influencée par les constitutions françaises, l’héritage scandinave recomposé par les doctes français va nourrir le courant libéral tout au long de la première moitié du XIXe siècle.
De là s’intensifient les échanges personnels entre lettrés français et norvégiens, entre sociétés savantes et académies, pour ainsi permettre de tisser des liens culturels pérennes. L’indépendance de la Norvège annonce une intensification des relations franco-norvégiennes au fil du XIXe siècle, sur des terrains variés : linguistiques (Bernadotte impose ainsi la français comme langue officielle de la cour d’Oslo), musicales (via notamment le compositeur Edvard Grieg qui prendra part aux débats de l’Affaire Dreyfus), économiques (au XIXe siècle, la France importe 1/5e de la production sylvicole norvégienne), historiques (dans les années 1880-1900, les sociétés savantes françaises se passionnent pour les découvertes archéologiques de Gokstad ou d’Osberg).
La Norvège continue donc d’exercer son attirance sur la littérature française, et Jules Verne loue la société norvégienne comme « ce pays sans préjugés, où aucun privilège n’est à trouver ».
De sorte que l’accord conclu à Rouen en 1918 se révèle bien l’aboutissement d’un long chemin historique, tout comme le révèle, aussi, la présence de la délégation norvégienne aux fêtes commémorant à l’été 1911 les mille ans de la Normandie.
On l’aura constaté à la lecture de ces quelques lignes : le long chemin emprunté par la France et la Norvège est aussi celui du droit, et c’est principalement dans ce champ que s’inscriront les sessions du colloque « Mille ans de relations franco-norvégiennes. Contacts culturels et transferts juridiques » organisé par les universités de Paris Nanterre (pour la France), d’Oslo et de Bergen (pour la Norvège).
Organizers: Gilduin Davy, Université Paris Nanterre, Eirik Holmøyvik, UiB, Arnaud Le Pillouer, Université Paris Nanterre